Emmanuel Macron, président de la république depuis 2017 pour notre malheur, pense-t-il sérieusement que la Russie menace la France ? C’est difficile à imaginer, car il n’est certainement pas dénué d’intelligence. Alors, pourquoi le fait-il croire aux Français ?
La première raison est évidente. Après le résultat calamiteux de la dissolution de l’assemblée nationale en 2024, Macron avait besoin de se remettre en selle. Boursoufflé de vanité, il voulait redevenir le maître de la politique française en invoquant le « domaine réservé » du président, alors que la cohabitation d’un genre inédit qu’il subissait avec Michel Barnier, puis François Bayrou, premiers ministres indépendants de lui, l’avait réduit au second rôle. Il avait visiblement du mal à supporter cette capitis diminutio et à avaler quotidiennement les couleuvres que cela impliquait.
Cependant, la raison principale est bien plus grave. Emmanuel Macron veut faire peur aux Français parce que l’oligarchie cosmopolite dont il est le fondé de pouvoirs s’emploie obstinément à entretenir un climat de panique pour piper les dés dans des élections qui devraient être démocratiques. Le catastrophisme est une arme de sidération qui transforme le peuple en foule et vide la démocratie de sa substance pour installer une pseudo-démocratie qui n’en conserve que les apparences.
On terrorise les Français en annonçant que l’extrême droite pourrait prendre le pouvoir, celle-ci étant assimilée aux poisons du racisme et de l’antisémitisme, et, dans une constante reductio ad hitlerum, à la bête immonde qui a tué six millions de Juifs. Et cela marche encore et toujours, malgré l’absurdité du discours. Le Rassemblement national (RN) est tellement peu d’extrême droite qu’il n’est même plus de droite depuis que la calamiteuse Marine Le Pen, véritable femme de gauche, a pris la tête du mouvement. Faut-il rappeler en outre que le fascisme était issu de la gauche, qu’il se situait à gauche, et qu’Adolf Hitler, chef du parti socialiste-national des ouvriers allemands, était parfaitement socialiste, donc de gauche ? Mais, comme on l’a bien vu le 7 juillet 2024 au soir du second tour des élections législatives, le prétendu « front républicain », qui était en réalité antirépublicain, a fonctionné admirablement, démontrant que la peur de l’extrême droite était toujours là.
L’épouvantail du RN, que l’on agite depuis 1984, depuis que sous le nom de Front national il a enfin émergé aux élections européennes grâce au scrutin proportionnel, ne serait pas suffisant pour domestiquer les Français en les abrutissant par la peur de dangers imaginaires. Il fallait autre chose. C’est du reste un phénomène mondial puisqu’en 1972 le Club de Rome a publié son fameux rapport sur les limites de la croissance qui annonçait le caractère inéluctable d’un effondrement économique dû à l’épuisement des ressources naturelles et qui recommandait en conséquence d’opter pour la décroissance… Ces élucubrations ne faisant plus recette, l’imagination a pris le pouvoir chez les ennemis de la démocratie réelle. On a donc eu droit aux pluies acides, au trou dans la couche d’ozone et, bien entendu, depuis le sommet de Rio en 1992, les vaticinations grotesques du GIEC sur le réchauffement climatique qui serait causé par l’homme et qui serait catastrophique. Sans oublier le « bug de l’an 2000 », qui devait provoquer une crise économique. Dans un autre genre, on nous a annoncé que l’humanité allait être décimée par le sida, par ebola, par le covid, et cette dernière maladie nous a même imposé pendant deux ans la tyrannie à prétexte sanitaire en nous infligeant les masques, le confinement et la vaccination quasi obligatoire aux effets secondaires aussi multiples que redoutables.
Le danger imaginaire d’une agression russe est d’une autre nature, mais c’est dans le même but qu’on l’invoque : soumettre le peuple à l’oligarchie, faire perdre aux citoyens leur esprit critique, leur capacité de jugement, pour qu’ils abandonnent toute velléité de contestation.
Qu’en est-il en réalité de la prétendue menace russe ? La Russie a-t-elle l’intention de poursuivre ses avancées plus à l’ouest une fois qu’elle aura digéré l’Ukraine ? La réponse est très certainement « non », quoiqu’il faille faire une exception pour les trois États baltes, Lithuanie, Lettonie, Estonie.
Le vrai responsable d’une guerre n’est pas celui qui la commence, mais celui qui l’a rendue nécessaire. Le gouvernement de Kiev est issu du coup d’État de Maïdan, en 2014. Il a renversé un président tenu pour pro-russe qui avait été régulièrement élu un an auparavant. Cela ne s’est pas fait tout seul. La CIA a dépensé 5 milliards de dollars pour parvenir à ce résultat magnifique. Toujours est-il que depuis cette date l’Ukraine ne peut pas être considérée comme une démocratie. Les pro-russes n’ont pas le droit à la parole et sont même menacés de mort. Il faut savoir qu’en Ukraine, dans ses frontières de 2013, il y avait quasiment autant de locuteurs du russe que de l’ukrainien, langue très proche du russe et qui n’était guère plus qu’un patois jusqu’au XIXe siècle. Le plus grand auteur ukrainien, Gogol, écrivait en russe. Il est amusant de relever que la langue maternelle du président actuel, Zelensky, est le russe et non l’ukrainien.
Le nationalisme ukrainien n’apparaît qu’au XIXe siècle et le premier État ukrainien n’est formé qu’en 1917, et encore comme partie intégrante de l’Union soviétique. Ce sont les provinces de l’ouest, la Galicie et la Volhynie, qui ont été le fer de lance de ce nationalisme ukrainien d’extraction récente et qui était à l’origine dirigé contre les Polonais et non contre les Russes.
La Russie est née à Kiev au Xe siècle quand le prince Vladimir, dont Poutine et Zelenksy portent tous deux le nom, s’est converti au christianisme. L’Ukraine fait donc indiscutablement partie du monde russe, qui englobe, outre la grande Russie, la Biélorussie ou Russie Blanche. « Ukraine » signifie d’ailleurs frontière ou marche, sous-entendu de la Russie, et son ancien nom était Malorussie, Petite Russie. Ainsi, les revendications de Moscou sur tout ou partie de l’Ukraine reposent sur des arguments historiques solides, d’autant que, nous l’avons dit, une grande partie des « Ukrainiens » ont le russe comme langue maternelle, sans compter que presque tous connaissent cette langue. Le nationalisme ukrainien, lorsqu’il est dirigé contre la Russie, est donc dévoyé.
En 2014, après le coup d’État, la Russie a repris sans coup férir la Crimée, qui lui avait appartenu de longue date et que Khrouchtchev avait rattachée administrativement à l’Ukraine alors que nul n’y parlait ukrainien et que la plupart des habitants se considéraient comme des Russes. Pour échapper à la persécution subie par les russophones, les habitants du Donbass, dans l’est de l’Ukraine, à la frontière de la Russie, ont fait sécession et constitué les républiques de Donetsk et de Lougansk. Kiev leur a refusé la moindre autonomie et a sauvagement bombardé les populations de ces « oblasts ». C’est pour rétablir la paix que furent signés en 2014 et 2015, sous l’égide de la France et de l’Allemagne, les accords de Minsk. Kiev ne les a jamais respectés. Après l’invasion du 24 février 2022 au cours de ce que la Russie a appelé une « opération militaire spéciale » (il lui répugnait de parler de guerre dans un conflit qui l’opposait à ceux qu’elle tenait pour d’autres Russes), François Hollande et Angela Merkel, qui étaient en fonction lors de la signature des accords de Minsk, ont avoué que ceux-ci n’avaient été conclus que pour donner le temps à Kiev de s’armer. Admirable cynisme ! Ainsi, la Russie avait-elle été trompée. Cela suffisait à justifier son intervention militaire de 2022, que l’on peut même juger bien tardive, huit ans après Maïdan.
La Russie ne pouvait pas non plus admettre que l’Ukraine entrât dans l’OTAN, se détachant ainsi du monde russe. Cela permettrait aux Américains d’installer des bases militaires et des missiles balistiques à sa porte.
De tous ces facteurs qui expliquaient et qui justifiaient l’invasion russe de 2022, on ne trouve rien d’équivalent à l’évidence, non seulement pour la France, mais aussi pour tous les pays d’Europe à l’ouest du monde russe, à l’exception, peut-être, nous l’avons dit, des pays baltes. La Russie pourrait avoir des idées de conquête ou d’invasion de ces pays pour plusieurs raisons. Géographiques, d’abord, car ils sont la façade maritime de la Russie sur la mer Baltique et qu’en outre celle-ci pourrait vouloir établir la continuité territoriale avec l’enclave de Kaliningrad, ex-Königsberg, coincée entre la Lithuanie et la Pologne. Raisons historiques aussi, ces pays ayant longtemps appartenu à l’empire russe, puis à l’URSS. Raisons démographiques en outre, ces trois pays incluant d’importantes minorités russes, qui pourraient être tentées de faire appel à leur mère-patrie. Enfin, des raisons politiques : les dirigeants de ces pays sont irresponsables et attisent le feu par toutes sortes de déclarations violemment hostiles à la Russie, alors qu’ils auraient tout intérêt à faire profil bas, à rester neutres ou du moins à être prudents.
Encore une fois, rien de tel à signaler pour la France, ni même dans le cas de la Pologne ou de la Roumanie. On peut simplement noter que la minorité russe de Transnistrie, qui a fait sécession de la Moldavie, aimerait bien intégrer la Russie, de même que les Gagaouzes, Turcs de Moldavie de confession chrétienne… ce qui supposerait quand même en principe que la Russie établît la continuité territoriale en annexant le sud de l’Ukraine avec Odessa et toute la côte de la mer Noire.
Cependant, il faut bien l’avouer, si la menace russe était imaginaire à l’origine, les menées irresponsables des dirigeants européens, à de rares exceptions près, comme Viktor Orbán, premier ministre de la Hongrie, pourraient finir par lui donner de la consistance et c’est là qu’est le véritable danger pour nous autres Français.
La France et les autres pays de l’Europe de l’ouest et du centre auraient dû rester neutres dans le conflit russo-ukrainien. C’était la voie de la sagesse. Ils auraient dû estimer que cela ne les concernait pas et qu’en outre il fallait éviter d’affronter sur le terrain militaire, même indirectement, un pays qui dispose du premier arsenal nucléaire mondial, supérieur même à celui des États-Unis, avec des missiles hypersoniques que les systèmes de défense ne pourraient pas arrêter avant qu’ils eussent atteint leurs cibles. Théoriquement, nous avons évité d’être cobelligérants, mais il faut reconnaître que nous n’en sommes pas loin. Les pays de l’OTAN ont fourni abondance d’armes et de matériel à l’armée de Kiev. En outre, ils ont pris des sanctions lourdes contre la Russie en bloquant ses exportations et, pis encore, en « gelant », c’est-à-dire en confisquant les biens russes, y compris ceux de particuliers qui pouvaient être hostiles au gouvernement de Vladimir Poutine. C’était coûteux pour nous-mêmes, par exemple parce qu’en nous privant du gaz russe nous devons acheter le gaz américain qui est deux fois plus cher. C’était surtout irresponsable puisque c’était nous faire entrer dans un engrenage qui pouvait aboutir à une escalade et même à la montée aux extrêmes et à l’apocalypse de la IIIe guerre mondiale.
Le plus fou, c’est la « coalition des volontaires » imaginée par Emmanuel Macron et le premier ministre anglais, Keir Starmer, c’est-à-dire des régiments français, britanniques et autres qui seraient envoyés sur le terrain en Ukraine pour donner à Kiev des « garanties de sécurité ». Cela signifierait que les soldats français pourraient, le cas échéant, se retrouver en première ligne face à l’armée russe. On frémit d’y penser et l’on ne sait pas ce qui arriverait alors. Heureusement, ni Moscou ni même Washington n’admet ou n’envisage ce déploiement de forces de l’OTAN.
Nous ne voulons pas dramatiser ni sonner le tocsin. Il est vrai que, pour le moment, la situation n’est pas encore très inquiétante, en dépit de l’hybris qui a atteint Macron et quelques autres. Il se trouve, heureusement, que le président américain, Donald Trump, qui a pris ses fonctions le 20 janvier 2025, est parfaitement raisonnable, tout comme son homologue russe Vladimir Poutine. On peut donc estimer que les foucades macroniennes ne prêteront pas à conséquence. C’est rassurant, tout en étant humiliant pour notre pays.
Pourtant, les leçons du passé sont préoccupantes. Lisez l’ouvrage de Nicolas Saudray, 1870, 1914, 1939 – Ces guerres qui ne devaient pas éclater. On voit combien, par le passé, les dirigeants politiques de la France et de l’Europe ont été inconséquents. Certes, la crainte est le commencement de la sagesse et le risque nucléaire est tellement effroyable qu’il incite à la retenue. Mais il n’a pas empêché Macron et ses collègues de l’OTAN de faire ce qu’ils ont fait et qu’ils ne devaient pas faire. Ils n’ont pas été dissuadés de le faire par la menace nucléaire que représentait la Russie.
En même temps, Emmanuel Macron a cette autre idée folle d’étendre le parapluie nucléaire de la France à toute l’Union européenne. Qu’est-ce à dire ? La France enverrait-elle une bombe H sur Moscou si la Russie, pour se porter à la rescousse de la minorité russe, envahissait l’Estonie, où il y a des soldats français, ce qui provoquerait en réaction la mort de millions de Français ?
Retenons notre souffle. Emmanuel Macron ne sera plus président de la république dans deux ans puisque la constitution lui interdit de se représenter en 2027. Le président Trump et le vice-président Vance sont en place, eux, pour quatre ans, jusqu’en janvier 2029. Espérons que les affres de la guerre auront fait long feu en 2027.
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